ÉTUDE SUR LES FIGURALISMES DANS L'OPÉRA "DON GIOVANNI" DE W.A.MOZART



Cette étude se propose d'étudier quelques extraits du "Don Giovanni" de Mozart, sous l'angle des figuralismes.
J'appelle "figure", ou "geste"  l'expression musicale d'une situation, d'une idée ou d'un sentiment.
Ces  figures provoquent chez l'auditeur, par association, des résonnances intérieures, des correspondances, qui sont porteuses de l'ensemble de l'expérience humaine, au  plan biologique et psychologique :
Ainsi, les "coups" peuvent être dramatiques ou triomphants ; le "frémissement" peut être de peur, de colère ou de désir, ou encore de plaisir ; au geste "cœur" correspond un plan biologique (la respiration, les battements de cœur, comme par exemple dans l'air de Zerlina à la scène 5 de l'acte II, où l'on peut les entendre quasi-physiquement) ou psychologique (l'inquiétude, la peur, ou le désir).
Cette typologie, non exhaustive, est bien sûr subjective, puisqu'elle parle de l'homme, de ses affects, mais j'espère qu'elle permettra au mélomane d'aller plus loin dans sa perception de la musique si riche et profonde de Mozart.
Son intérêt est qu'elle permet d'embrasser d'un seul coup d'œil (d'oreille!) , de façon synoptique, les différents sens associés par Mozart à une même figure musicale.

les gestes dont je vais parler sont les suivants :
- Le geste "coups"
- Le geste "cœur"
- Le geste "chute"

- Le geste "déchirure" , inverse de la chute
- Le geste "plainte"
- Le geste "balancement"
- Le geste "frémissement"
- Le geste "cercle"
- Le geste "fanfare"
- Le geste "caresse"

- Le geste "attente"


Don Giovanni

L'ouverture
Andante
Molto Allegro


ACTE I
Scène 1 L'air de Leporello
Le combat entre Don juan et le Commandeur
Mort du Commandeur : scène de "la stupeur"
Scène 7 (Zerlina, chœur de paysannes)
Scène 9
Scène 15
Scène 16


ACTE II
Scène 2 (Trio du balcon)
Scènes 7 et 8 (sextuor)
Scène 9
Scène 10
Scène 11
Scène 12




L'OUVERTURE
Andante

C'est par des coups, dramatiques, saisissants, que Mozart débute son opéra : images du Commandeur frappant à la porte, irruption violente de la mort, ils font entendre la tonalité tragique de ré mineur :


Notons le rythme syncopé, qui m'évoque le battement d'un cœur, et l'attente créée par les silences, attente encore accrue par les valeurs blanches des basses.




Le chemin mélodique de ces accords va de la tonique à la dominante :
exemple1bis

il est suivi d'une descente aux instruments à vent qui est axée sur ces deux notes. Il s'agit, je pense, d'une représentation musicale de la chute.


Cette descente est harmonisée aux instruments à cordes par un rythme implacable de noire pointée-croche, que je perçois comme une figure du battement de cœur :
rythme noire pointée, croche

Pierre Jean Jouve y voit "l'idée centrale, souterraine, de la catastrophe, sa marche implacable, son pas" (Pierre Jean Jouve : "Le Don Juan de Mozart" )
Voici ce passage : vous y entendrez donc le geste chute aux vents et le geste battement de cœur aux cordes :




Notons que le mouvement de la basse, en chromatisme descendant (cela pourrait être une basse de passacaille) est lui même une figure de la chute, et que son parcours mélodique, comme précédemment, va de la tonique à la dominante.



Le passage qui suit nous donne à entendre une plainte d'une grande intensité, jouée aux premiers violons :


Traitée en boucle, de manière obsessionnelle, elle s'appuie sur un balancement des basses entre deux notes, dont le statisme renforce l'impression de tristesse :


En contrepoint, un frémissement, un tremblement, est joué aux seconds violons :


Écoutons ce passage, avec ces trois gestes associés :




Un peu plus loin dans l'ouverture, Mozart donne à entendre quatre coups douloureux, que Pierre Jean Jouve perçoit comme "quatre grands sanglots" :




Immédiatement après, deux coups véhéments viennent interrompre un motif de battement de cœur ; il ya dans ce motif une idée de temps suspendu, de respiration coupée :
Notons aussi dans cet exemple la chute dramatique du sol au do#, puis du ré au lab, et l'attente créée par les valeurs de rondes.




Les deux mesures suivantes battent comme un cœur inquiet :




Puis viennent les fameuses gammes ascendantes et descendantes, les "gammes du désespoir" dont parle Pierre Jean Jouve. Elles évoquent des vagues, un tourbillon... J'y entends aussi un cœur dont les mouvements d'inspiration semblent s'arrêter , comme si le souffle était coupé. C'est bien, me semble-t-il, ce que suggère la nuance écrite par Mozart : un crescendo aboutissant à un piano subito :


Ces motifs de gammes sont associés au battement de cœur (le "pas implacable"), joué aux violoncelles et contrebasses. Notons que, simultanément, les hautbois et clarinettes dessinent le geste que j'appelle "déchirure", un élan chromatique vers l'aigu, très tendu, geste que l'on peut considérer comme l'inverse de celui de chute :


Quant aux violons 2 et aux altos, ils frémissent sur la note .
Écoutons ce passage, où Mozart condense, avec une fulgurante efficacité, les tensions du drame qui débute :




La première partie de l'ouverture se termine. Mozart écrit deux grands coups, véhéments, accompagnés par le frémissement des cordes...


... avant de conclure son andante par un motif de "respiration coupée" (des croches jouées marcato, entrecoupées de silences), avec, aux basses, une dernière fois, le motif de "battement de cœur" :




Molto Allegro

Il y a dans la phrase suivante,

l'expression d'un cœur bondissant (les syncopes), et l'image du frémissement du désir. Je cite Pierre Jean Jouve : "En un instant, c'est une irruption brillante et limpide, un ouragan léger de désir... l'allégresse, la jeunesse et le défi." Un joyeux motif de fanfare brille en contrepoint :


 


ACTE I, SCÈNE 1
L'air de Leporello

Nous retrouvons un geste de fanfare sur les paroles de Leporello : "Voglio far il gentiluomo e non voglio più servir". Il est ici, je crois, une figure de l'orgueil, de l'ambition sociale rêvée par Leporello :




Le combat entre Don juan et le Commandeur

Cette scène d'une exceptionnelle intensité regroupe plusieurs gestes :
- le geste "coups" :



-- le geste "déchirure" : c'est ici le mouvement de l'épée qui est figuré!


-- le geste "frémissement"


- Le profil mélodique de cette scène du combat dessine un chromatisme descendant, une figure de la "chute" :


- Véritable maître de ce qu'à notre époque l'on appellerait le "suspens", Mozart crée l'attente à la fin des traits de l'épée :


Écoutons tous ces gestes mêlés dans cette scène :



Mort du Commandeur : scène de "la stupeur"

Face à la mort du Commandeur, Mozart installe une mystérieuse atmosphère d'éternité. La musique qu'il écrit exprime simultanément plusieurs gestes :
- le balancement : les triolets réguliers donnent le sentiment d'une boucle, d'un cercle :


Les harmonies qui soutiennent ces triolets sont elles-mêmes un balancement, une oscillation entre trois accords :


- toute cette scène est une attente, à l'intérieur d'un temps circulaire : elle s'exprime en particulier par des notes tenues aux cors :


- Plusieurs motifs évoquent le battement du cœur :
Les pulsations régulières des triolets :


Un profil mélodique imitant une inspiration suivie d'une expiration :


Des rythmes syncopés :


Des inflexions mélodiques constituées d'appuis toutes les deux notes :


Une remarque à propos de ce dernier motif, qui est chanté par Don Juan : il est, en mineur, le même que celui chanté par Donna Anna, quelques mesures auparavant, lorsqu'elle poursuivait Don Juan (sur les paroles "Come furia disperata") : le chant de Don Giovanni devant le Commandeur agonisant serait-il une méditation sur les conséquences tragiques de son forfait, sa mélodie étant une réminiscence de celle chantée par la fille du Commandeur? Je cite Pierre Jean Jouve : " Il y a donc une correspondance secrète, par la Musique même, entre la haine amoureuse de la fille, et le chagrin du séducteur contraint de tuer le père; ou plutôt le séducteur, voyant le père mourir par son fait, rappelle à lui la mémoire de la fille, soit pour jeter sur elle la culpabilité de la mort, soit pour déjà jouir de sa colère changée en douleur".
Écoutons le début de cette saisissante scène : le temps s'arrête...




La fin de la scène est bouleversante : au moment où le Commandeur exhale son dernier soupir, Mozart dessine un geste de chute, symbolisant la mort, une descente chromatique, qui rappelle celle dont j'ai parlé lors de la scène du combat :



ACTE I, SCÈNE 7
(Zerlina, chœur de paysannes)

Voici, dans une atmosphère joyeuse et légère, une nouvelle occurrence du geste balancement : il est ici doux et sensuel, comme, justement, le mouvement d'une balançoire.



ACTE I, SCÈNE 9

Dans le fameux duo Là ci darem la mano, l'on peut entendre la douce palpitation de deux cœurs...


... et une musique caressante (des caresses en miroir!) :




Caresse, aussi, tendresse teintée d'hésitation, dans ce motif de Zerline :




À cet endroit du manuscrit, il y a une rature. Mozart avait d'abord écrit un acompagnement assez rythmique, qu'il a ensuite remplacé par une blanche : n'est-elle pas, en effet, plus caressante?


À la fin du dernier passage audio, vous avez entendu Zerline chanter : non son più forte. L'orchestre fait alors entendre un balancement entre deux accords, comme une douce respiration du cœur de la jeune femme :


La seconde partie de l'air (Andiam, andiam, mio bene), dans un tempo allegro, exprime, elle aussi un doux balancement :



ACTE I, SCÈNE 15

Voici maintenant le seul véritable air solo de Don Juan : écrit presto, il exprime la course effrénée du désir. L'orchestre est l'image de ce frémissement :



ACTE I, SCÈNE 16

C'est ici la tendresse prodiguée par Zerline à Mazetto que Mozart figure par une ligne mélodique caressante, soutenue par les double-croches régulières et enveloppantes du violoncelle solo :



ACTE I, SCÈNE 16

Voici maintenant la musique d'ouverture du bal : il s'agit d'une vive tarentelle, avec une carrure irrégulière : 4 + 3 mesures. Elle donne l'image d'une danse circulaire, d'un tourbillon :



ACTE II, Scène 2 (Trio du balcon)

Elvire apparaît au balcon. Elle soupire, chante son regret : "Ah, taci, ingiusto core!" La mélodie de Mozart nous suggère ces émotions de manière étonnamment réaliste : le soupir descendant est exprimé par le motif noire-quatre triple-croches, et les trois croches répétées ne semblent-elles pas le battement du cœur même de l'amante délaissée?




Don Giovanni et Leporello, cachés, intriguent ; Mozart exprime cette situation par une curieuse idée mélodique en cercle, qui nous donne le sentiment d'un mouvement perpétuel, d'un ostinato. Quoique ce motif soit orchestré de manière variée, il est une sorte d'idée fixe, peut-être celle de Don Juan imaginant son stratagème :



ACTE II, scènes 7 et 8 (sextuor)

La scène décrit la stupeur des personnages, qui reconnaissent Leporello. Elle s'exprime par des mouvements de cœur haletants...




... et par des exclamations entrecoupées de silences, dans un geste d'attente :



ACTE II, scène 9

Ah, pitié mes seigneurs, ayez pitié de moi, je vous donne raison. La peur de Leporello, démasqué, est ici exprimée par les syncopes et les silences, qui "trouent" ses phrases au profil descendant. C'est une belle figure d'un cœur qui bat la chamade!



ACTE II, scène 10

Quel contraste de sentiments sourd de ta poitrine! Pourquoi ces soupirs et ces angoisses? Les soupirs et la plainte d'Elvire sont figurés par Mozart dans ce passage d'une grande expressivité :



Dans l'air qui suit ce récitatif, Elvire chante ses sentiments contradictoires :
Lorsque je ressens mon tourment
mon cœur parle de vengeance,
mais si j'envisage le risque qu'il encourt
mon cœur palpite.

Écoutons ce cœur palpiter : d'abord un souffle entrecoupé, puis une immense expansion lyrique en vocalise :



ACTE II, scène 11

O statua gentilissima
del gran Commendatore...
Padron! Mi trema il core,
non posso, non posso terminar!

Leporello s'adresse en tremblant à la statue du Commandeur. Mozart évoque ici la peur par un intervalle de septième descendante, image d'un cœur qui chavire :



ACTE II, scène 12

Voici maintenant un instant de grâce : pour mettre en musique l'expression de la tendresse de Donna Anna envers Don Ottavio, Mozart crée une ligne mélodique d'une ineffable pureté. Le rythme harmonique est lent, l'accompagnement régulier, le chant semble planer au-dessus...Cette belle mélodie, enserrée pour l'heure dans le récitatif, telle une prémonition, deviendra l'élément principal de l'Aria qui suit.
Voici ce passage, qui semble venir tout droit du
cœur :



Notre âme désire...
Mais le monde...oh Dieu!
Quelques mesures après le passage précédent, Mozart traduit l'agitation du
cœur de Donna Anna par des notes rapides et répétées, et des coups réguliers aux basses :



La table est dressée pour le festin. Deux coups triomphants ouvrent la scène finale de l'opéra, suivis d'un motif de fanfare, symbolisant l'allégresse et l'insouciance de Don Giovanni...


... immédiatement suivi d'une ligne ascendante frémissante : Don Juan est tout à son plaisir.




Pour ce banquet, symbole des plaisirs terrestres, Don Giovanni a demandé à quelques musiciens de le divertir : les voici qui jouent un air de Fra i due litiganti il terzo gode de Giuseppe Sarti, aux allures de
fanfare légère :



Nous voici parvenus au terme de cette étude. La scène 14, où Don Juan rencontre la statue du Commandeur, est d'une intensité inouïe. Elle reprend les éléments qui avaient été entendus dans l'ouverture, dans une extraordinaire polyphonie de gestes musicaux. Mozart y superpose trois temps :
- le temps du Commandeur, lent, qui ne semble plus un temps humain
- le battement de cœur (
le "rythme implacable" noire pointée-croche)
- les "gammes du désespoir" ascendantes et descendantes

On reste stupéfait devant le génie dramatique de Mozart, qui fait vivre pour nous, avec une parfaite maîtrise, toute la palette des sentiments humains.